Peut-on prêter de fausses intentions à des triangles ?

Traduction d’un article de Rachel Cohen-Rottenberg, publié ici.

Je suis tombée récemment sur 2 études dans lesquelles la capacité à attribuer des états d’esprit et éprouver de l’empathie était mesurée en faisant observer aux participants des objets se déplaçant sur un écran d’ordinateur. Il va sans dire que je trouve cette méthode assez douteuse.

Plus en détails : une étude de 2000 par Abell, Happe et Frith a tenté de mesurer la « théorie de l’esprit » en demandant aux participants de décrire 2 triangles animés sur ordinateur. Les chercheurs ont montré les animations à un groupe d’adultes, un groupe d’enfants autistes de huit ans, et un groupe d’enfants neurotypiques de huit ans. Les animations avaient été conçues par les auteurs pour manifester des comportements aléatoires, des comportements orientés vers un but, et des comportements trompeurs. La plupart des adultes ont utilisé des termes intentionnels et émotionnels pour décrire les actions des animations. Les enfants autistes ont attribué des états mentaux et intentionnels aux triangles moins souvent que les enfants neurotypiques, et quand ils ont tenté d’attribuer des états mentaux, les chercheurs ont décrit ces réponses comme « inappropriées ».

Une étude de 2006 par Knickmeyer et al. a tenté de mesurer si la testostérone fœtale était inversement associée à l’empathie. Pour se faire, les chercheurs ont analysé les niveaux de testostérone fœtale dans le liquide amniotique de 38 enfants neurotypiques qui avaient atteint l’âge de 4 ans et, comme dans l’étude de 2000, ont montré aux enfants des animations avec des triangles. Le résultat était que les filles utilisaient des termes liés aux relations, émotions, intentions et états mentaux plus souvent que les garçons pour décrire les triangles, et que les niveaux de testostérone fœtale étaient donc directement corrélés avec un manque de pensée intentionnelle et avec l’utilisation de propositions émotionnellement neutres. Les chercheurs en ont tiré la conclusion que les résultats montraient une corrélation entre la testostérone fœtale et le développement social. Comme une étude précédente avait aussi montré que les enfants autistes étaient moins performants que les enfants neurotypiques sur cette tâche, les chercheurs ont conclu que leurs découvertes soutenaient la théorie d’un cerveau autiste « hyper-masculin », c’est-à-dire que les personnes autistes auraient des cerveaux de genre masculin.

Avant de continuer, laissez-moi résumer la logique de ces études :

a) Les enfants autistes n’attribuent pas d’états mentaux à des objets aussi souvent que les enfants et adultes neurotypiques,

et

b) Les enfants neurotypiques qui ont eu de plus hauts niveaux de testostérone dans leur liquide amniotique n’attribuent pas d’états mentaux aux objets aussi souvent que ceux aux niveaux plus bas,

donc,

c) Les personnes autistes ont des cerveaux extrêmement masculins.

Vous noterez quelques éléments manquants dans cette logique. Cela vient du fait que les chercheurs ont échoué à se poser quelques questions cruciales :

1) Comment le fait de ne pas anthropomorphiser des objets peut-il être assimilé à un problème de mentalisation, d’empathie ou de comportement pro-social ? Une explication alternative serait une tendance chez les enfants autistes à voir le monde simplement comme il est.

2) Étant donné que les triangles sont des objets inanimés et n’ont pas d’états mentaux, comment pourrait-on mesurer, scientifiquement ou pas, si l’état mental que quelqu’un attribue à un triangle est correct ? Montrer aux participants une animation sur ordinateur et leur dire qu’ils ont donné une mauvaise réponse, c’est comme leur donner un test de Rorschach et leur dire qu’ils ont échoué.

3) Quelle est, exactement, dans un papier scientifique, la définition objective et quantitative de « inapproprié » ? Personnellement, j’ai l’impression que c’est « vous n’avez pas donné les réponses que moi j’avais en tête au moment de faire ce test.”

4) Comment un haut niveau de testostérone fœtale rendrait-elle la construction sociale du « masculin » à savoir « très logique/peu empathique » biologiquement déterminée chez les cerveaux autistes ?

Bien sûr, le défaut principal de l’étude est la nature subjective de ce que les chercheurs voient dans les animations. Par exemple, dans l’étude de 2006, les chercheurs voient les mouvements de deux des triangles comme une mère habillant son enfant pour aller dehors, et ils s’attendent à ce que tous les participants partagent leur point de vue. Quand les participants ne voient pas les formes de la même façon, les auteurs concluent que les participants manquent d’empathie et de comportement pro-social. Je ne vois aucune preuve qu’un échec à anthropomorphiser des objets indique un problème avec l’empathie ou les relations sociales. Une explication alternative serait une tendance à simplement appeler un triangle un triangle, ce qui n’exclut en aucun cas la capacité d’empathie.

Je crois savoir ce que vous vous dites, puisque la même pensée m’est venue à l’esprit : « Les personnes autistes prennent les choses au premier degré. Bien sûr qu’elles voient juste des triangles. Qu’est-ce que ça a à voir avec l’empathie ? » Mais vous voyez, dans la logique de la recherche sur l’autisme, le fait que les personnes autistes prennent les choses au premier degré est considéré comme une preuve d’une altération de l’empathie et de la théorie de l’esprit. Voici la logique (très circulaire) :

a) Les personnes autistes prennent es choses au premier degré parce qu’elles ont une théorie de l’esprit altérée,

et

b) Les personnes autistes n’attribuent pas d’états mentaux à des objets, mais les perçoivent au premier degré,

donc

c) Les personnes autistes ont une théorie de l’esprit altérée.

Parfois, je suis fascinée d’observer à quel point des études scientifiques, cherchant à donner des résultats objectifs et quantitatifs, peuvent être sujettes à de tels biais subjectifs. Mais bien sûr, étant donné que de telles études sont construites via la conscience de petits êtres humains pour comprendre la conscience d’autres petits êtres humains, elles sont, par définition, perméables à la subjectivité. Ce n’est pas l’existence de la subjectivité qui me dérange ; si la subjectivité des chercheurs était entièrement prise en compte, comme en recherche qualitative, alors les défauts seraient clairs aux yeux de tous, et la nature douteuse des conclusions apparaîtrait plus facilement. C’est le préjugé d’objectivité que je trouve le plus discutable, et que je considère comme un des plus sérieux problèmes de la recherche.

Sources :

Abell, Frances, Frances Happe, and Uta Frith. “Do triangles play tricks? Attributions of mental states to animated shapes in normal and abnormal development.” Cognitive Development 15, no. 1 (January-March 2000): 1-16. doi: 10.1016/S0885-2014(00)00014-9.

Knickmeyer, Rebecca, Simon Baron-Cohen, Peter Raggatt, Kevin Taylor, and Gerald Hackett. “Fetal testosterone and empathy.” Hormones and Behavior 49, no. 3 (2006): 282-292. doi: 10.1016/j.yhbeh.2005.08.010.

Ah, les biais des scientifiques… Le défaut de la science !
Cet article ouvre non seulement sur la problématique de la neurodiversité (pas prise en compte), mais du neurosexisme. Combien de chercheurs tirent des conclusions hâtives sur l’essence des hommes/femmes, en observant des enfants intensément conditionnés ? (Ils oublient aussi allègrement toutes les personnes trans difficiles à estimer, les 4% d’intersexes selon une université américaine…) Je recommande de lire cette petite étude qui nous a montré il y a déjà longtemps comme garçons, filles et autres sont immédiatement façonnés par nos propres préjugés, en français s’il vous plait ! Des bébés et des pleurs.

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